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La morsure en crèche : Comprendre et agir pour le bien-être des enfants

Photo du rédacteur: Bénédicte Tricot
Bénédicte Tricot
14 sept.
9 min de lecture

Dernière mise à jour : 5 oct.

Deux tout-petits se disputent un camion-jouet jaune dans une salle de jeux, une adulte intervient; l’un pleure.

La morsure fait partie de ces gestes capables de mettre rapidement toute une équipe sous tension. La professionnelle craint que cela recommence, les parents de l’enfant mordu veulent comprendre, ceux de l’enfant qui mord s’inquiètent à leur tour. Pourtant, entre 1 et 3 ans, mordre est un comportement fréquent et généralement développemental. Alors pourquoi ce geste nous déstabilise-t-il autant ? Pourquoi ces situations perdurent-elles malgré nos efforts ? Et comment aider l'enfant à agir autrement ?




Comprendre le comportement de morsure


Mordre avant de savoir faire autrement


Un enfant de 18 mois convoite le camion utilisé par un autre. Il s’approche, tente de le prendre, rencontre une résistance et mord. Pour l’adulte, l’enchaînement paraît violent. Pour ce très jeune enfant, plusieurs compétences nécessaires à une autre réponse sont encore en construction : contrôler son impulsion, attendre, supporter la frustration, comprendre suffisamment le point de vue de l’autre et disposer du langage nécessaire pour résoudre la situation.


Entre environ 12 mois et 3 ans, la morsure est fréquente et ne signifie pas que l’enfant est agressif au sens où nous l’entendons chez l’adulte. À 18 mois, l’enfant ne possède pas encore les capacités d’inhibition d'un enfant de 5 ans. Il peut connaître la règle et pourtant être incapable de la mobiliser au moment où l’émotion monte. C’est toute la différence entre avoir entendu « on ne mord pas » et être capable de ne pas mordre.


Le contexte collectif ajoute une difficulté que l’on oublie parfois. À la maison, l’enfant n'a généralement pas huit ou dix autres enfants autour de lui qui convoitent le même camion, s’approchent à trente centimètres de son visage, font du bruit, occupent l’adulte et lui demandent de partager un espace qu’il apprend encore à investir. La crèche est un formidable lieu d’apprentissage social, mais elle demande énormément de compétences à un cerveau encore immature.


C’est aussi ce qui peut être difficile à entendre pour les parents. Ils peuvent ne jamais avoir vu leur enfant mordre à la maison et attendre des professionnelles qu’elles empêchent chaque morsure. Leur inquiétude est compréhensible. Mais accueillir plusieurs jeunes enfants ensemble signifie aussi accompagner des interactions impossibles à reproduire totalement dans un environnement familial. Les formations Cogivia sur les émotions, la communication avec le jeune enfant et les transmissions travaillent justement cette articulation : comprendre le développement pour ajuster la réponse professionnelle, puis pouvoir l’expliquer aux familles sans banaliser ce qui s’est passé.


Face aux morsures, à quel besoin répondre ?


Dire qu’un enfant mord parce qu’il « ne sait pas gérer ses émotions » n’est pas faux. Mais cela ne nous aide pas beaucoup. La question intéressante commence juste après : quelle émotion, dans quelle situation et pour répondre à quel besoin ?


Un enfant mord chaque fois qu’un autre vient s’installer très près de lui : peut-être défend-il son espace. Un autre mord principalement avant le repas ou en fin de journée : fatigue, faim et surcharge peuvent diminuer encore ses capacités de contrôle. Un enfant de 14 mois mord des objets, son bavoir, son bras puis occasionnellement un camarade : le besoin oral ou les poussées dentaires méritent d’être regardés. Un enfant de 2 ans mord essentiellement lorsqu’on lui prend un objet : son besoin peut concerner la possession, la frustration et l'absence d'une stratégie plus efficace pour protéger son jeu.


Et parfois, la morsure parle davantage de notre organisation que de l’enfant. Si les morsures apparaissent systématiquement autour de deux porteurs pour douze enfants, pendant l’attente du repas ou dans un petit espace où six enfants se retrouvent concentrés, chercher uniquement à apprendre à l’enfant à ne plus mordre risque de nous occuper longtemps. La sécurité affective entre également en jeu. Un enfant inquiet, très sollicité ou qui ne parvient plus à retrouver suffisamment son adulte-repère peut disposer de moins de ressources pour réguler ses comportements. Mais attention au raccourci : un enfant qui mord n’est pas automatiquement un enfant en insécurité affective. La morsure est un indice parmi d’autres, jamais un diagnostic.


C’est là que l’observation factuelle devient précieuse. Plutôt que « Lucas mord beaucoup », notons pendant une semaine : heure, lieu, enfants présents, activité, événement juste avant, état de fatigue, disponibilité des adultes et réponse apportée. Trois morsures sur quatre entre 16 h 30 et 17 h dans le même espace nous apprennent beaucoup plus que l’étiquette « mordeur ».


L’enfant mordu a lui aussi besoin de nous


Comprendre le besoin de l’enfant qui mord ne signifie évidemment pas oublier celui qui vient d’avoir mal. L’enfant mordu a besoin d’être protégé, consolé et accompagné dans son émotion. Mais l’enfant qui a mordu a lui aussi besoin d’être rassuré. Son geste nous montre justement qu’à cet instant, quelque chose l’a débordé et qu’il n’a pas réussi à mobiliser une autre réponse.


C’est parfois là que les choses se compliquent pour les professionnelles. Après plusieurs morsures, la crainte que cela recommence s’installe. L’adulte se tend, surveille davantage l’enfant, intervient plus rapidement lorsqu’il s’approche des autres. Cette vigilance est compréhensible : personne n’a envie d’expliquer une nouvelle morsure aux parents à 17 h 30. Pourtant, l’enfant perçoit aussi cette tension. Or celui qui avait déjà du mal à réguler ses émotions se retrouve face à un adulte moins disponible pour l’aider à les réguler. L’enfant déborde. L’adulte se tend. L’enfant se déstabilise davantage. Le cercle peut vite devenir inconfortable pour tout le monde.


La réponse de l’adulte doit donc permettre de sécuriser les deux enfants. Celui qui a été mordu a besoin que l’on accueille immédiatement sa douleur et ses pleurs. Celui qui a mordu a besoin d’un adulte calme qui pose la limite sans transformer son geste en faute morale. À 18 mois ou 2 ans, une longue explication sur le fait que « ce n’est pas gentil », « il ne faut pas faire mal aux copains » ou « regarde ce que tu as fait » repose sur des notions encore très abstraites. L’empathie est elle aussi en construction.


En revanche, l’enfant connaît très bien quelque chose : les pleurs. Plutôt que de lui demander immédiatement un bisou ou un pardon, l’adulte peut simplement attirer son attention sur ce qu’il peut réellement observer : le visage de l’autre enfant, ses larmes, ses pleurs. Il ne s’agit pas de culpabiliser celui qui a mordu ni de lui imposer de regarder un enfant en détresse, mais de l’aider progressivement à relier son geste à une réaction qu’il est capable de percevoir. Cette expérience concrète a beaucoup plus de sens pour un tout-petit qu’une longue morale sur le bien et le mal.


Le bisou obligatoire pose d’ailleurs une autre question : que faisons-nous du besoin de l’enfant mordu ? Il vient d’être agressé et nous lui demandons parfois d’accepter immédiatement la proximité physique de l’enfant qui lui a fait mal. La réparation ne devrait pas devenir une deuxième contrainte. L’adulte peut lui-même montrer comment prendre soin : consoler, chercher un gant froid, rester disponible. L’enfant qui a mordu observe aussi cette attention portée à l’autre. C’est ainsi, progressivement et avec la maturation de son cerveau, que l’empathie se construit.


Revenir plusieurs heures plus tard sur la morsure avec le jeune enfant me paraît en revanche beaucoup moins pertinent. Le tout-petit vit essentiellement dans le présent et relier une explication donnée en fin de journée à un événement survenu le matin lui demande des capacités de mémoire, de représentation et de mise à distance encore fragiles. Cela ne signifie pas que le sujet doit disparaître : il peut simplement être travaillé autrement.


Les histoires, les petites figurines ou les marionnettes deviennent alors particulièrement intéressantes. Une marionnette mord une autre marionnette, celle-ci pleure et l’enfant peut observer la situation sans être lui-même envahi par l’émotion de la morsure réelle. La marionnette qui pleure produit un petit effet miroir : suffisamment d’émotion pour que la situation ait du sens, mais moins que lorsqu’un véritable enfant hurle devant lui. Cette distance lui permet davantage d’observer, de réfléchir et progressivement de construire d’autres réponses. Le jeu devient alors un véritable support d’apprentissage émotionnel.


Quand nos réactions entretiennent la morsure


Une morsure répétée fait monter la vigilance. C’est normal. Mais une professionnelle qui attend la prochaine morsure n’interagit plus tout à fait de la même manière avec l’enfant. Elle le suit davantage, intervient plus vite lorsqu’il s’approche d’un camarade et peut parfois anticiper le geste avant même d’avoir observé ce qui se passe.


La boucle devient alors beaucoup plus concrète :

L’enfant déborde → l’adulte se tend → l’enfant se tend encore plus ...et déborde de nouveau.


Ce n’est évidemment pas la professionnelle qui provoque la morsure. Mais l’état émotionnel de l’adulte fait partie de l’environnement de l’enfant. Un tout-petit qui ne sait pas encore se réguler seul a précisément besoin de trouver autour de lui des adultes suffisamment stables pour l’aider à retrouver son calme.


Certaines réponses sont d'ailleurs peu concluantes : punir, isoler systématiquement, faire la morale longuement, obliger à s’excuser, étiqueter « le mordeur » et, bien sûr, mordre l’enfant pour lui montrer ce que cela fait. Ces réponses peuvent stopper momentanément un comportement sous l'effet de l'adulte, mais elles n'apprennent pas à l'enfant ce qu'il pourra faire la prochaine fois que la même difficulté se présentera.


À l'inverse, rester très près de l'enfant pendant une période où les morsures sont nombreuses peut être utile, à condition que cette proximité soit un accompagnement et non une surveillance anxieuse. Et surtout qu’elle reste temporaire. L’objectif n’est pas qu’une professionnelle devienne pendant trois semaines « l’ombre » de l’enfant pour empêcher chaque geste. Il faut profiter de cette proximité pour observer ce qui déclenche les morsures et commencer à modifier ce qui peut l’être.


Agir maintenant… et travailler pour demain


Certaines actions peuvent avoir un effet rapide. Doubler les jeux très convoités, diminuer le nombre d'enfants dans un espace, réduire les temps d'attente, proposer un objet à mordiller (lorsqu'un besoin oral est identifié, car si la cause est émotionnelle, cela ne fonctionnera pas du tout !) ou renforcer momentanément la présence adulte peut réduire les occasions de morsure en quelques jours. Ce sont des réponses utiles, mais elles agissent principalement sur les conditions d'apparition du comportement.


À plus long terme, l'objectif est que l'enfant construise d'autres possibilités. Mettre régulièrement des mots simples sur ses émotions et ses besoins, accompagner les conflits plutôt que demander immédiatement le partage, lui permettre de s'éloigner, respecter davantage son espace personnel et l'aider progressivement à communiquer développent des compétences qui prendront des semaines et des mois, pas trois après-midi. Il n'existe pas de délai universel : le langage, l'inhibition et la régulation émotionnelle se construisent progressivement pendant toute la petite enfance.


Le jeu peut également aider, mais pas parce qu’il permettrait simplement à l’enfant de « se défouler ». Courir, pousser ou grimper répondent à des besoins moteurs, mais ce n’est pas en poussant un chariot que l’enfant apprend directement quoi faire lorsqu’un autre lui prend son camion. Si l’on cherche à agir sur les morsures, les jeux autour des émotions, de la communication et des interactions sont plus directement intéressants.


Les marionnettes permettent par exemple de rejouer une situation simple : l’une veut un objet, l’autre le possède, une émotion apparaît, puis différentes réponses peuvent être expérimentées. Des photos de visages permettent d’observer progressivement les expressions. Les albums sur les émotions, les petits jeux d’imitation, les figurines ou les situations de jeu symbolique donnent à l’enfant l’occasion de rencontrer encore et encore ces émotions dans un contexte où il n’est pas lui-même débordé. On ne lui apprend pas seulement à ne pas mordre : on enrichit progressivement son répertoire de réponses.


Et c’est là que le temps prend toute son importance. Une modification de l’espace peut produire un résultat assez rapidement si deux enfants se mordent systématiquement autour du même jeu. L’apprentissage de la communication, de l’inhibition ou de l’empathie demande, lui, des expériences répétées pendant des semaines et des mois. Le court terme consiste à sécuriser. Le long terme consiste à permettre à l’enfant de faire autrement.


Quand la morsure doit-elle vraiment nous inquiéter ?


Une morsure occasionnelle entre 1 et 3 ans, notamment dans des situations de frustration, de fatigue, de conflit ou d'excitation, n'est généralement pas inquiétante. Les comportements agressifs physiques sont particulièrement fréquents chez les tout-petits, dont le langage et le contrôle des impulsions sont encore en développement.


En revanche, ce n'est pas parce que la morsure peut être développementale qu'il faut tout banaliser. Il devient pertinent d'approfondir lorsque les morsures sont très fréquentes ou très intenses, persistent malgré des ajustements cohérents, augmentent au lieu de diminuer, compromettent durablement les relations et les possibilités de jeu de l'enfant ou s'accompagnent d'autres inquiétudes concernant le langage, la communication, les interactions sociales, le développement ou la régulation sensorielle. Il n'existe pas de nombre de morsures ou d'âge couperet permettant à lui seul de définir l'anormalité. Si une inquiétude développementale existe, les recommandations pédiatriques sont de ne pas simplement attendre qu'elle disparaisse, mais d'en parler avec le médecin de l'enfant.


Finalement, observer avant, pendant et après la morsure reste essentiel, mais l’observation n’a d’intérêt que si elle débouche sur une action. Si nous constatons que les morsures apparaissent toujours au même endroit, à la même heure, autour du même jeu ou lorsque l’adulte est moins disponible, qu’allons-nous modifier ? L’espace ? Le nombre de jeux identiques ? Une transition ? Notre façon d’accompagner les conflits ? Les possibilités offertes à l’enfant pour communiquer ?


L’objectif est aussi de retrouver progressivement l’autonomie de l’enfant. Rester continuellement à cinquante centimètres de lui par peur qu’il recommence peut éviter une morsure aujourd’hui, mais ne peut pas devenir une réponse éducative durable. La proximité temporaire de l’adulte sert à comprendre, sécuriser et accompagner les premières alternatives. Puis l’adulte doit pouvoir progressivement reprendre sa place, observer à nouveau à distance et laisser l’enfant expérimenter ses nouvelles compétences. La morsure existe dans toutes les crèches. Elle ne signe ni l'échec d'une équipe, ni celui d'une famille, ni la naissance d'un enfant « agressif ». Elle nous oblige surtout à observer, à comprendre le besoin derrière le geste et, surtout, à nous demander ce que nous pouvons proposer pour que l’enfant puisse progressivement faire autrement.


Bénédicte Tricot – EJE, formatrice et architecte VAE


Pour aller plus loin

  • Marie Léonard-Mallaval, Ça mord à la crèche, 1001 BB, Érès

  • John Bowlby, travaux sur l'attachement et la base de sécurité

  • Mary Ainsworth, travaux sur l'attachement et la sécurité affective


Pour travailler ces situations en équipe, plusieurs formations Cogivia permettent d'aller plus loin : Comprendre les émotions pour mieux accompagner l'enfant, Adapter sa communication avec l'enfant, ainsi que les formations autour de l'observation et de la sécurité affective. Ces thèmes permettent notamment de travailler sur les déclencheurs émotionnels, l'immaturité neurologique, la posture de l'adulte et l'observation des besoins derrière les comportements. Découvrir le catalogue des formations Cogivia

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