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L'enfant d'aujourd'hui est-il vraiment devenu zappeur ?

  • Photo du rédacteur: Bénédicte Tricot
    Bénédicte Tricot
  • 30 juin
  • 9 min de lecture

Éducatrice en rose jouant avec un tout-petit à des blocs colorés dans une salle de classe lumineuse et joyeuse

Les enfants d'aujourd'hui sont-ils vraiment devenus incapables de jouer seuls ? Sont-ils plus zappeurs qu'avant ? Pourtant, lorsqu'on observe leur manière de jouer, on découvre souvent tout autre chose : un enfant qui explore, répète, expérimente À y regarder de plus près, le problème ne vient peut-être pas toujours de là où on l'imagine. Et si l'enfant était finalement beaucoup plus persévérant que nous ?



Et si ce n'était pas l'enfant le zappeur ?


On entend souvent que les enfants d'aujourd'hui ont du mal à se concentrer. Ils passeraient rapidement d'un jeu à l'autre, se lasseraient vite et auraient besoin d'être constamment stimulés. Pourtant, lorsqu'on prend le temps de les observer, le constat est souvent bien différent.

Un enfant peut passer plus d'une demi-heure à remplir un panier puis à le vider. Ensuite il recommence. Puis encore. Et encore. Pour l'adulte qui regarde la scène, et considère que l'enfant a largement dépassé l'âge de cet apprentissage, l'intérêt de l'activité peut sembler assez limité. Au bout de quelques minutes, il est même possible qu'il ait déjà envie de proposer autre chose. Un nouveau jouet. Une autre activité. Un défi plus complexe. Quelque chose qui lui paraît plus intéressant.


Le problème, c'est que l'enfant n'a rien demandé.

Pendant que nous cherchons à renouveler son attention, lui est toujours plongé dans sa découverte. Il observe. Il teste. Il vérifie. Il compare. On se sait pas quoi ...mais lui le sait ! Il construit peu à peu sa compréhension du monde. Là où l'adulte voit une répétition, l'enfant voit une exploration.


Il faut reconnaître que les adultes sont devenus particulièrement doués pour passer rapidement d'une chose à l'autre. Une notification, un message, une vidéo, une information, puis une autre. Notre quotidien est rempli de sollicitations. Nous avons parfois du mal à rester concentrés plusieurs minutes sur une seule activité. Pourtant, nous sommes souvent les premiers à nous inquiéter lorsque l'enfant semble changer régulièrement de jeu. Et si le vrai zappeur n'était pas celui que l'on croit ?


Bien sûr, certains enfants passent effectivement rapidement d'une activité à une autre. Mais avant de conclure qu'ils manquent de concentration, il peut être intéressant d'observer ce qui se passe autour d'eux. Combien de jeux sont disponibles ? Combien de sollicitations reçoivent-ils ? Combien d'adultes interviennent dans leur activité ? Combien de fois leur attention est-elle détournée au cours de la journée ?


Parfois, nous proposons tellement de choses aux enfants qu'ils n'ont même plus le temps d'aller au bout de leurs propres découvertes. À force de vouloir stimuler l'enfant, nous finissons parfois par interrompre ses apprentissages.


Le jeu libre fonctionne différemment. L'enfant choisit son activité, son matériel, son rythme et parfois même son objectif. Il n'a pas besoin qu'on lui explique ce qu'il doit apprendre. Son cerveau s'en charge très bien tout seul.


C'est d'ailleurs ce qui rend certaines observations amusantes. Un enfant peut ignorer pendant plusieurs jours un jouet soigneusement choisi par l'adulte, puis passer une demi-heure à explorer une boîte vide, un carton ou un simple caillou trouvé dans le jardin.

L'adulte y voit parfois un mystère. L'enfant, lui, y voit une opportunité.

Et contrairement à nous, il ne se préoccupe absolument pas du prix du matériel.!


Une concentration fragile mais étonnamment puissante


La concentration du jeune enfant est souvent sous-estimée. Peut-être parce qu'elle ne ressemble pas à celle des adultes. Un enfant concentré ne reste pas forcément immobile ! Il peut changer de position, se lever, revenir, observer autre chose quelques secondes puis reprendre exactement là où il en était. Son attention est bien présente, mais elle fonctionne différemment. Elle est également particulièrement fragile.


Imaginez un enfant occupé à construire une tour. Il cherche le bon équilibre, ajuste ses gestes, teste différentes solutions. Pendant ce temps, l'adulte passe à proximité. Il replace une pièce tombée, montre une autre manière de faire, rapproche un objet ou propose son aide. Rien de spectaculaire. Rien de maladroit non plus. Pourtant, la concentration de l'enfant vient de changer de direction.


Non parce qu'il manquait d'attention. Mais parce qu'il est programmé pour s'intéresser aux adultes qui prennent soin de lui. C'est une excellente nouvelle pour sa survie...mais beaucoup moins pour sa concentration.


Le plus grand concurrent du jeu n'est pas toujours l'écran (unique coupable régulièrement mis en avant) , c'est souvent l'adulte lui-même.

Lorsque nous jouons avec un enfant, ce n'est pas seulement le jeu qui l'intéresse. Ce qui compte souvent le plus, c'est le moment partagé. Le regard. Les échanges. La disponibilité. Le plaisir d'être ensemble. Lorsque ce moment s'arrête, il est donc logique que l'activité perde parfois une partie de son intérêt.


Bien sûr, tous les enfants n'ont pas la même capacité de concentration. Car même s'il n'y a pas d'écran en crèche, la durée de concentration de l'enfant dépend aussi de ce qu'il fait à la maison. C'est particulièrement visible chez les jeunes enfants qui réclament régulièrement l'attention de l'adulte. Ils ne cherchent pas forcément une nouvelle activité. Ils cherchent souvent à retrouver cette relation privilégiée.


Même sans jouer avec lui, on est parfois très présent. Rappelant les règles, les unes après les autres. S'épuisant à les ressasser sans succès. Mais ...avant quatre ans environ, son cerveau ne traite pas les consignes comme celui d'un adulte. Lorsqu'il reçoit plusieurs informations simultanément, certaines disparaissent tout simplement en cours de route.

Ce n'est pas de l'opposition.

Ce n'est pas de la mauvaise volonté.

C'est simplement le fonctionnement normal d'un cerveau encore en construction.


La concentration dépend beaucoup de la manière dont nous accompagnons les enfants au quotidien. Plus les sollicitations sont nombreuses, plus il devient difficile de maintenir le fil de leur réflexion. Les consignes multiples en sont un bon exemple.

L'adulte sait exactement ce qu'il attend. L'enfant, lui, doit encore trier toutes les informations qu'il reçoit.


Explorer le monde sans perdre sa base


Une fois qu'il sait se déplacer, le jeune enfant n'est plus vraiment un bébé. C'est un explorateur.

Les tiroirs deviennent des territoires inconnus. Les paniers méritent d'être vidés puis remplis. Les escaliers ressemblent à une montagne. Une flaque d'eau se transforme en laboratoire de recherche. Quant aux cailloux trouvés dans le jardin, ils possèdent parfois bien plus d'intérêt qu'un jouet flambant neuf soigneusement choisi par l'adulte. ( Heureusement d'ailleurs, car les cailloux coûtent beaucoup moins cher!)

Pour partir à l'aventure, il faut d'abord savoir où se trouve son port d'attache.


Cette envie d'explorer répond à un besoin fondamental de développement.

Pour comprendre le monde, l'enfant doit agir sur lui. Il doit toucher, transporter, ouvrir, fermer, comparer, déplacer, essayer et parfois même se tromper.


Or, pour oser explorer, il faut se sentir suffisamment en sécurité. On imagine parfois qu'un enfant autonome est un enfant capable de se passer de l'adulte. Dans la réalité, c'est souvent exactement l'inverse. Les enfants les plus autonomes sont fréquemment ceux qui savent qu'ils peuvent compter sur un adulte disponible en cas de besoin.

Ils s'éloignent. Ils explorent. Ils prennent des initiatives. Puis ils reviennent vérifier que leur point de repère est toujours là. L'autonomie ne se construit pas malgré le lien. Elle se construit grâce au lien.


Cette réalité est particulièrement visible lors de l'entrée en crèche. Certains enfants restent longtemps à proximité de l'adulte avant de partir progressivement explorer l'environnement. D'autres semblent partir immédiatement à l'aventure mais reviennent régulièrement chercher un regard, un sourire ou simplement une présence rassurante.


On entend parfois que les limites freinent l'autonomie et les explorations, donc l'apprentissage. Pourtant, ( au risque de choquer certaines professionnelles convaincues) elles produisent souvent l'effet inverse et sont indispensables au jeune enfant.


Bien sûr, trop de limites empêchent l'enfant d'agir. Il hésite, attend les validations et finit par dépendre du regard de l'adulte. Mais l'absence de limites n'est pas plus confortable.

Lorsqu'un enfant ne sait jamais vraiment ce qui est autorisé ou interdit, il passe son temps à vérifier. Peut-il toucher ? Peut-il grimper ? Peut-il déplacer cet objet ? Peut-il courir ici ?

Dans le doute, il retourne vers l'adulte. Tout cela au détriment d'une activité qui lui permetrait de se poser et d'apprendre


Le cadre n'est pas l'ennemi de l'autonomie. Il lui sert de fondation.

Et c'est bien pour cette raison que l'aménagement de l'espace a autant d'importance. Certains environnements donnent naturellement envie d'agir. D'autres obligent l'enfant à attendre l'intervention de l'adulte pour presque tout.

Plus l'espace est pensé à hauteur d'enfant, plus celui-ci peut faire des choix, prendre des initiatives et investir son jeu sans dépendre constamment de l'adulte.

Et c'est à ce moment-là que les plus belles explorations commencent...


Les écrans : beaucoup d'images, peu d'aventure


Difficile de parler de jeu sans évoquer les écrans.


Ils font aujourd'hui partie du quotidien de nombreuses familles. Et soyons honnêtes, lorsqu'il faut préparer le repas, répondre à un appel important ou simplement souffler quelques minutes après une longue journée, ils peuvent sembler particulièrement séduisants.


Dans un dessin animé, l'enfant reçoit plus de 36 images par seconde. À cela s'ajoutent les sons, les dialogues, les musiques, les changements de plans, les effets visuels et les histoires déjà construites. Pendant que son corps paraît immobile, son cerveau travaille à toute vitesse.

Il reçoit énormément d'informations en très peu de temps.

On comprend alors mieux pourquoi certains enfants paraissent particulièrement excités après un temps d'écran ou rencontrent davantage de difficultés à trouver le sommeil.

Mais la question ne se limite pas à la fatigue.

Le jeu libre repose largement sur l'imaginaire.

Un carton devient une voiture. Puis une maison. Puis un bateau. Puis un château. L'enfant transforme son environnement à partir de ce qu'il a vécu, observé et ressenti.

L'imaginaire fonctionne un peu comme un muscle : il se développe lorsqu'on l'utilise.


L'écran propose une autre expérience: Les personnages existent déjà. Les décors existent déjà. L'histoire existe déjà.

D'une certaine manière, on retrouve ici quelque chose qui ressemble parfois au jeu dirigé par l'adulte. Les idées viennent principalement de l'extérieur.

L'enfant suit, il regarde, Il reçoit.


Mais, toucher une feuille n'est pas regarder une feuille, sauter dans une flaque n'est pas regarder quelqu'un sauter dans une flaque, transporter un caillou dans sa poche n'est pas regarder un personnage transporter un caillou.

Le cerveau du jeune enfant apprend avec tout son corps.

Et pour l'instant, malgré toutes leurs évolutions, les écrans ont encore beaucoup de mal à rivaliser avec une bonne flaque d'eau!


Jouer seul, ça s'apprend vraiment ?


Lorsque l'on parle de jeu autonome, une question revient souvent : un enfant sait-il naturellement jouer seul ou doit-il l'apprendre ?

La réponse se situe probablement entre les deux.


L'envie d'explorer est naturelle. En revanche, la capacité à investir durablement un jeu dépend largement de l'environnement proposé et des expériences vécues.

Un enfant qui a toujours besoin qu'un adulte choisisse l'activité, explique quoi faire, relance le jeu ou trouve les idées à sa place risque de rencontrer davantage de difficultés à jouer seul.

Non parce qu'il en est incapable, mais parce qu'il n'en a jamais vraiment eu l'occasion.


À l'inverse, un enfant qui peut régulièrement choisir, expérimenter, recommencer et parfois même s'ennuyer quelques instants développe progressivement sa capacité à s'occuper seul.


Car oui, l'ennui mérite probablement d'être réhabilité.

Aujourd'hui, nous avons parfois tellement peur que les enfants s'ennuient que nous remplissons chaque instant disponible. Une activité. Puis une autre. Puis encore une autre.

Pourtant, c'est souvent dans ces petits moments de vide que naissent les meilleures idées.

L'imagination a parfois besoin d'un peu d'espace pour se mettre au travail.


Cette question du jeu autonome concerne évidemment l'enfant. Mais elle concerne également les professionnels.

Plus les périodes d'éveil s'allongent, plus la question devient importante. Un enfant qui ne parvient pas à investir un jeu seul sollicitera naturellement davantage l'adulte. Il faudra proposer, relancer, occuper, divertir et recommencer.


À l'inverse, lorsqu'un enfant sait explorer son environnement, choisir une activité et s'y investir, le professionnel retrouve une place différente. Il n'a plus besoin d'être animateur permanent: il peut observer, accompagner et verbaliser.

Il est alors disponible lorsque cela est réellement nécessaire et peut retrouver ce qui constitue souvent le cœur de son métier : la qualité de la relation.


Jouer seul ne signifie pas être seul. Cela signifie pouvoir compter sur la présence rassurante d'un adulte sans avoir besoin de son intervention permanente. Permettre à l'enfant de découvrir qu'il est capable d'explorer le monde par lui-même... tout en sachant qu'il n'a pas à le faire seul.



Au fond, lorsque l'on observe un jeune enfant jouer, une chose devient rapidement évidente : il n'a pas besoin que nous inventions sans cesse de nouvelles activités pour apprendre.

Cela demande parfois un véritable effort de la part des adultes. Rester en retrait n'est pas toujours facile. Observer sans intervenir encore moins. Pourtant, c'est souvent dans ces moments-là que l'enfant nous montre tout ce dont il est capable.

Alors la prochaine fois qu'un enfant passera quinze minutes à faire faire des aller retour à une même voiture ou vider le même panier encore et encore, nous pourrons peut-être résister à l'envie de lui proposer un autre jouet pour enrichir ( de notre point de vue) son activité...


Bénédicte Tricot

EJE, formatrice, accompagnement VAE, conférencière

Ces observations font écho aux travaux de M.Montessori (activité autonome), de E.Pikler et J.Bowlby (sécurité affective et exploration libre) ainsi que de J.Piaget (apprentissage par l'action)





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