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Hommes en crèche : une minorité sous étiquette?

  • Photo du rédacteur: Bénédicte Tricot
    Bénédicte Tricot
  • 29 janv.
  • 6 min de lecture

Dernière mise à jour : 30 janv.


homme à la crèche

Avec seulement 2 à 3 % d’hommes travaillant en crèche, la rareté alimente les stéréotypes et fragilise leur place. Entre idées reçues, parcours écourtés et difficultés d’intégration, leur présence interroge nos pratiques autant que nos habitudes. Comment repenser l’accueil des professionnels masculins pour favoriser une mixité apaisée et réellement bénéfique pour tous ?




Peu d' hommes en crèche? Un constat qui dit beaucoup de notre secteur...


Quand on parle de mixité en crèche, les chiffres parlent d’eux-mêmes.

Un rapport récent du Commissariat Général à la Stratégie et à la Prospective indique que les hommes représentent seulement entre 1,3 % et 1,5 % des effectifs du secteur “accueil et éducation des jeunes enfants”, et environ 3 % dans les structures collectives (crèches et maternelles).


Ces quelques pourcentages, déjà très faibles, racontent une réalité de terrain que nous connaissons bien : un secteur de la petite enfance presque entièrement féminin. Statistiquement parlant, avec 2 % d’hommes en crèche, certaines professionnelles proches de la retraite n'en ont jamais croisés au cours de leur carrière !


Cette rareté pose une vraie question sociétale. Qu’est-ce que cette absence change pour les enfants, pour nos équipes, et comment faire pour que les hommes tentent l’aventure dans les crèches ?


Ce que les enfants voient… et ce qu’ils ne voient pas


Les enfants grandissent dans un environnement où les femmes sont partout : aux repas, aux changes, aux transmissions, dans les jeux, dans les dortoirs, dans leur apprentissage des émotions . Dans les familles monoparentales, certains vivent la même chose chez eux où le parent unique est souvent ... la mère!


Du coup, ils reçoivent, jour après jour, sans que nous le disions explicitement, un message très clair : le soin, la présence, la douceur, l’éducation au quotidien… c'est "une affaire de femmes" . Un comble dans une société qui prône l'égalité des sexes et lutte contre les stéréotypes de genre !


Quand un collègue masculin arrive, l’image change doucement. Les enfants voient un homme qui lui aussi console, berce, observe, rigole avec eux, et pose le cadre.

Rien d’extraordinaire en soi, mais pour eux, c’est parfois une révolution ! Leur regard sur le monde s’ouvre : les hommes aussi prennent soin!


Et pour les enfants, dont les figures masculines sont peu présentes dans leur vie , cela crée un repère supplémentaire, une relation différente dans la journée. Ne serait-ce que par cette voix grave si différente ...


Et puis, il y a certains pères qui se sentent plus à l’aise, plus légitimes dans les échanges. Cela soutient parfois le dialogue, l’engagement, les questions qu’ils n’osaient pas poser. Comme si un espace leur était ouvert pour parler de leur enfant sans se sentir intimidé par ce monde féminin parfois jugeant malgré tout.



Diversité bienvenue...mais ajustements nécessaires


Accueillir un homme dans une équipe presque exclusivement féminine fait forcément bouger les lignes car parfois cela simplifie les échanges, apaise certaines tensions, et parfois cela surprend ou même dérange selon le rapport et les représentations des femmes vis à vis des hommes .


La présence masculine questionne inconsciemment la répartition des tâches : Qui change ? Qui accompagne aux toilettes ? Qui donne le biberon? Elle oblige les équipes à dire ce qui est implicite et ce qui va de soi. Bref , des sujets évidents pour certains jusque là, deviennent sujet à débat. "Des hommes à la crèche, ce serait bien! Mais ...."


Quel débat? Celui qui oppose le traditionnel au changement. Celui qui se bat contre l'étiquette face aux arguments sur l "instinct maternel". Le risque d'étiqueter ce nouvel arrivant est fort: il peut vite devenir, si on n'y prend pas garde celui “qui gère les conflits”, “qui fait les jeux moteurs”, et qui est mis à l'écart des soins physiologiques de l'enfant. Ce n’est pas toujours dit explicitement, mais cela s’installe vite.


Pour que la mixité soit réellement bénéfique, il faut reconnaître que chacun arrive avec ses compétences propres, et non avec un rôle déterminé à l'avance par son genre.


Entre adhésion et résistances : les coulisses des attitudes “pour” et “contre”


Les arguments favorables à la présence d’hommes, nous les connaissons bien : diversité des modèles pour les enfants, meilleure représentation de la société réelle, lien facilité avec certains pères. Ce sont des points largement partagés par celles et ceux qui ont déjà accueilli des collègues masculins.


Les résistances, elles, sont souvent au bout des lèvres, pensées mais non avouées , notamment autour des soins intimes, amplifiées par la presse à scandale.

Certaines équipes, surtout lorsqu’elles sont anciennes et soudées, peuvent se sentir déstabilisées. Cela bouscule, et cela nécessite un rappel clair de la richesse de la mixité, un espace pour exprimer les craintes et clarifier les tâches de chacun et chacune, c'est à dire ...les mêmes!

Les idées reçues leur mènent la vie dure

 

Dès que l’on regarde au-delà de la crèche, un contraste saute aux yeux : dans le travail social, notamment chez les éducateurs spécialisés, les hommes représentent près de 30 % des effectifs selon les statistiques nationales (DREES, INETOP). Autrement dit, ils sont nombreux auprès des adolescents en rupture, des jeunes en situation de handicap ou des publics confrontés à la violence. Pourquoi alors si peu d’entre eux auprès des bébés ?


Cette différence s’explique largement par des idées fausses très ancrées. Leur plus grande force musculaire naturelle ils seraient plus “faits” pour gérer les crises, l’agressivité ou les situations complexes. Ces croyances n’ont aucune base professionnelle, et date de bien avant le développement de la communication sur les émotions, mais elles orientent encore fortement les choix d’orientation, les recrutements et parfois même la répartition des tâches au quotidien.


Le résultat, c’est que les rares hommes tentés par la petite enfance se retrouvent souvent seuls, et certains finissent par quitter le secteur malgré une vraie motivation.

J’ai eu la chance de travailler avec un eje et j'ai pu voir "en direct" ses difficultés sur le terrain face à des professionnelles plus âgées. Entre les remarques et l’assignation aux tâches “physiques” dès que possible, il mettait beaucoup d'énergie (et de diplomatie) pour affirmer sa place. Certainement trop puisqu'il a très vite cessé de travailler en crèche!


Ce glissement fréquent des hommes eje vers vers l’encadrement ou vers d’autres métiers, dit quelque chose de fort : tant que la mixité n’est pas pensée et accompagnée, elle ne peut ni durer ni s’épanouir.


Un choix de métier réducteur ?


Si les hommes sont si peu nombreux en crèche, ce n’est pas parce qu “ils n’aiment pas ça”, ni qu'ils considèrent que c'est "le travail des femmes", mais bien un ensemble d’obstacles culturels, sociaux et structurels.


Les métiers de la petite enfance sont rarement présentés aux garçons comme une voie possible. Beaucoup de garçons grandissent sans jamais voir un homme travailler auprès des jeunes enfants (crèche ,maternelle etc...), ce qui rend ces métiers presque invisibles pour eux.


À cela s’ajoute une image professionnelle parfois dévalorisée, des salaires bas, un manque de perspective de carrière, et la crainte d’être jugés par leurs proches, par les familles ou par les collègues. La suspicion sociale qui plane encore sur les hommes au contact des tout-petits pèse plus qu’on ne le dit. Et lorsque nous-mêmes, dans les équipes, ne sommes pas à l’aise avec cette mixité, cela crée une barrière supplémentaire.


Enfin, le secteur souffre d’un autre problème majeur : un renouvellement difficile des équipes, pour les hommes comme pour les femmes. Les équipes vieillissent, les conditions de travail restent exigeantes, et les vocations ne se renouvellent pas assez vite. La situation est tendue pour tout le monde ; elle est simplement plus visible encore pour la minorité masculine qui tente d’entrer dans la danse.


Si les hommes sont si rares en crèche, c’est moins une question de volonté qu’une question de culture, de représentations et de climat professionnel. Et si nous profitions de cette réflexion pour aller plus loin, quelque soit le genre, demandons nous ce qui dans nos pratiques quotidiennes, favorise ou freine la place de chacun?



Bénédicte Tricot

Formatrice, auteur et accompagnatrice VAE


 

 
 
 

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