Langage, émotions, imitation : le trio magique de l’enfance
- Bénédicte Tricot
- il y a 4 jours
- 4 min de lecture

Avant de parler, l’enfant parle avec tout son corps. Il observe, imite, ressent, teste son pouvoir d’agir et apprend dans la relation. Son cerveau se développe par étapes, du concret vers l’abstrait, influencé par l’émotion et la posture de l’adulte. Ce que nous faisons compte parfois bien plus que ce que nous disons. Et si nos pratiques s’adaptaient à la réalité de son développement neurologique?
Quand le corps parle avant les mots
Avant même de dire ses premiers mots, l’enfant apprend à parler avec tout son corps. Son larynx, sa langue, ses muscles faciaux : tout cela doit se développer, un peu comme ses jambes pour la marche. Ce qui explique pourquoi il comprend souvent bien avant de pouvoir s’exprimer.
C’est là que le langage des signes pour bébé (ou "baby sign") prend tout son sens : il permet à l’enfant d’exprimer ses besoins bien avant de pouvoir les formuler. Moins de frustration, moins de crises émotionnelles, et surtout, un formidable test du pouvoir de la communication : “Quand je montre ça… on me comprend !”
Le cerveau de l’enfant est une vraie éponge, surtout au niveau de la vision. Cette zone du cerveau, à l’arrière (lobe occipital), est très tôt fonctionnelle. Résultat : l’enfant apprend massivement en observant, en copiant, en mimant les postures et les expressions. Il lit nos visages bien avant de lire nos mots. L’adulte devient donc, qu’il le veuille ou non, un modèle vivant.
C’est ce qui rend d’ailleurs si précieuse la lecture partagée avec l’enfant : il ne s’agit pas juste d’histoires, mais d’un moment d’interaction émotionnelle, visuelle et corporelle. Ce qui me fait m'interroger sur l’essor des "boîtes à histoire" quand elles remplace l'adulte ! Elles racontent, certes… mais elles n’interagissent pas.
Ce que nous disons… et ce que nous montrons
Selon l’étude de Mehrabian (1971), notre communication passe à :
55% par le langage corporel
38% par l’intonation
7% par les mots eux-mêmes
Ce chiffre s’applique à la transmission d’émotions et d’attitudes, mais il est révélateur : ce que nous montrons compte souvent plus que ce que nous disons.
Dire "ne crie pas !" en hurlant… L’enfant entend quoi ? D’où l’importance de la congruence : faire ce que l’on dit, dire ce que l’on fait. L’enfant, lui, ne fait pas la différence entre un message verbal et non verbal contradictoire. Il suit le plus puissant. Et souvent, c’est celui qu’on ne contrôle pas.
Les émotions : moteur… ou frein de l’apprentissage du langage
L’enfant apprend dans la relation. Et les émotions colorent tout ce qu’il perçoit. Une forte émotion (peur, colère, excitation) bloque l’accès au raisonnement, en activant le système limbique au détriment du néocortex.
Plus l’émotion est haute, moins la réflexion est possible. C’est vrai pour l’enfant. Et pour nous aussi.
Un mot associé à une émotion marquante sera retenu bien plus facilement : l’enfant n’oubliera jamais le mot “chien” si un jour il a eu très peur… ou une rencontre joyeuse avec un chiot joueur!
Ce fameux “non” : quand l’enfant teste (et apprend)
Le fameux âge du non… Celui où l’enfant vous répond "non" à toutes les sauces. Mais que veut-il vraiment dire ?
Il teste. Comme nous, quand on lui dit "non". Il évalue son pouvoir d’agir sur son environnement. Et il observe comment nous réagissons à ses demandes. S’il nous dit “non” et que nous ne l’écoutons pas, alors que nous attendons de lui qu’il obéisse immédiatement quand nous lui disons “non”… que comprend-il de cette interaction ?
Loin de nous l’idée de renoncer au cadre ! Mais tenir compte de ses "non", quand c’est possible, lui apprend que sa parole a un poids. Et au même titre que la langue des signes associée à la parole,, lui montre toute la richesse d'une vraie communication.
Un cerveau qui évolue… et une posture adulte qui suit
Les neurosciences nous apprennent que le cerveau de l’enfant se développe de l’arrière vers l’avant : du lobe occipital (vision) vers le lobe frontal (logique, abstraction, inhibition).
Ce qui signifie que les capacités d’abstraction arrivent tardivement.
Avant cela, l’enfant ne comprend que ce qu’il voit, touche, expérimente. Les mots "gentil", "respect", "douceur"… sont flous pour lui. Un bon test ? Si vous ne pouvez pas le dessiner, c’est sûrement abstrait.
Pour un enfant, dire “on se respecte” n’a pas de sens. Dire “Dis lui ‘stop’ (en montrant le langage corporel qui va avec ) ” est bien plus clair.
L’enfant n’est pas un mini-adulte. Il apprend en expérimentant, en bougeant, en jouant, en observant. Il fait des liens. Il se trompe. Il recommence. Et c'est exactement pareil dans son apprentissage du langage.
Et du coup, ce n’est pas de la provocation quand il n’applique pas ce qu’on lui a dit. C’est une question de développement, de maturation cérébrale, de timing émotionnel.
Notre rôle ? Lui parler vraiment. L’écouter pour de vrai. L’accompagner avec des mots qu’il peut comprendre. Et lui montrer, par notre posture, que communiquer, c’est puissant.
Bénédicte Tricot , EJE Formatrice. Sources
Héloïse Junier, Pour ou contre ? Le développement du jeune enfant passé au crible de la science (Éd. Dunod)
Frank Amthor, Le cerveau pour les nuls
Albert Mehrabian, Silent Messages (1971) — étude sur la communication verbale et non verbale












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