Un mois après : la familiarisation est-elle vraiment terminée ?

« Pourtant, ça allait mieux… » Les premières semaines sont passées, les pleurs semblaient diminuer et chacun commençait à trouver ses marques. Et puis certains enfants réclament à nouveau beaucoup les bras, les séparations redeviennent difficiles ou le sommeil se complique. On recommence toute la familiarisation ? On rassure davantage ? On attend que ça passe ? Un mois après la rentrée, c’est peut-être justement le bon moment pour regarder les repères déjà construits… et ceux qui restent encore fragiles.
Sommaire
Quand les pleurs reviennent, qu’est-ce qui a changé ?
Les premières semaines sont passées. L’enfant connaît les lieux, reconnaît des visages, retrouve ses jeux. Puis, un matin, la séparation redevient difficile. Cela peut arriver après quelques semaines, parfois au cours du deuxième mois. Et forcément, cela interroge : nous avions pourtant l’impression d’avoir passé le cap.
Mais entre-temps, beaucoup de choses ont changé. Les journées se sont peut-être allongées, les parents ont repris leur rythme de travail, la fatigue s’accumule. Le groupe aussi a évolué : les enfants occupent davantage l’espace, vont vers les autres. Une professionnelle est absente, une autre change d’horaire. Bref, la crèche du premier jour n’est déjà plus tout à fait la même.
L’enfant, lui aussi, a évolué. Au début, tout était nouveau. Maintenant, il commence à anticiper. L’entrée peut annoncer le départ du parent, le chariot le repas et le dortoir le sommeil. Sans comprendre le temps comme nous, il apprend énormément grâce à la répétition. Et lorsque ses repères sont encore fragiles, quelques journées plus fatigantes ou plusieurs changements peuvent suffire à augmenter son besoin d’être rassuré.
C’est peut-être justement le moment de redevenir pleinement disponible : être cette présence que l’enfant sait retrouver au premier regard, le fameux adulte phare décrit par Anne-Marie Fontaine. Et bien sûr, de reparler avec les parents. Comment se passent les soirées ? Les nuits ? Ont-ils remarqué davantage de fatigue ou un besoin de proximité ? La familiarisation se construit à trois : l’enfant, ses parents et les professionnelles. Une petite information donnée le matin peut parfois éclairer toute une journée.
Familiarisation ou adaptation : qui fait connaissance, qui s’ajuste ?
Nous avons longtemps parlé de période « d’adaptation » et le terme de familiarisation s’est progressivement installé. En réalité, il est sans doute question un peu des deux.
Au départ, l’enfant se familiarise. Il découvre un lieu qu’il n’a pas choisi, de nouveaux adultes, d’autres enfants et un fonctionnement très différent de celui de sa maison. Les professionnels, eux, cherchent à s’adapter au plus près de ses habitudes et de ses besoins pour faciliter cette découverte et la création de nouveaux liens.
Puis, au fil de la sécurité construite, l’équilibre évolue. L’enfant va forcément devoir s’adapter un peu lui aussi : en collectivité, le repas n’arrive pas toujours exactement à la même minute qu’à la maison et l’adulte n’est pas exclusivement disponible pour lui. De son côté, la professionnelle connaît de mieux en mieux cet enfant et peut continuer à individualiser son accueil dans les possibilités du collectif.
Le mot familiarisation apporte néanmoins une nuance essentielle : avant de demander à l’enfant de s’adapter à son nouvel environnement, nous lui laissons le temps de le connaître.
Se familiariser, ça demande un peu de temps au cerveau
Pour un tout-petit, connaître un lieu passe par des expériences très concrètes. De nouveaux visages, des voix, des odeurs, des bruits, des couleurs, des matières, d’autres enfants… Son cerveau reçoit énormément d’informations et doit progressivement apprendre à reconnaître ce qui revient : ça, je connais ; ça, je reconnais ; ça, je peux commencer à anticiper.
La répétition joue donc un rôle essentiel. Une expérience vécue plusieurs fois dans de bonnes conditions devient progressivement prévisible et demande moins d’effort. C’est pour cela que la progressivité ne consiste pas forcément à faire une heure lundi, deux heures mardi et trois heures mercredi parce que le planning l’a prévu.
Une durée courte répétée dans un environnement déjà un peu connu peut parfois être plus aidante qu’un temps qui s’allonge chaque jour en ajoutant systématiquement une nouvelle découverte : le repas, puis le coucher, puis le réveil. À peine la première leçon commence-t-elle à devenir familière que nous sommes déjà passés au chapitre quatre.
La présence du parent aide évidemment à traverser ces découvertes. L’enfant peut explorer tout ce nouveau monde tout en retrouvant une personne qu’il connaît parfaitement. Et si le parent hésite ou s’inquiète, inutile d’ajouter de la culpabilité à la séparation. Reprendre le travail plus tôt qu’on ne l’aurait souhaité, confier son bébé ou ne pas avoir choisi exactement le mode d’accueil imaginé peut légitimement remuer un peu.
L’enfant est sensible à l’état émotionnel de son parent. C’est donc aussi au parent que nous devons permettre de se familiariser avec la crèche. Connaître les professionnelles, comprendre ce qui s’y passe et pouvoir poser ses questions l’aide progressivement à confier son enfant avec davantage de sérénité.
Retrouver du connu pour se sentir bien
Le même coin, le même tapis, quelques jeux reconnus, une voix familière peuvent apporter beaucoup. Un accueil presque redondant peut même être exactement ce dont l’enfant a besoin pendant quelque temps.
Imaginons un enfant qui retrouve chaque matin le même panier de jeux près d’une professionnelle qu’il connaît. Il reste d’abord tout près d’elle, puis emporte un objet un peu plus loin. Quelques jours plus tard, il observe un autre enfant, s’éloigne davantage et finit par traverser la pièce. L’exploration s’élargit à partir de ce qui est déjà suffisamment sécurisant.
C’est tout le principe de la base de sécurité décrite dans les travaux sur l’attachement : l’objectif n’est pas que l’enfant n’ait plus besoin de l’adulte. C’est parce qu’il sait qu’il peut le retrouver qu’il peut progressivement prendre de la distance.
Cette sécurité se construit aussi dans des moments très ordinaires : répondre à un regard, annoncer un soin, partager un jeu, mais également accompagner une frustration. Un autre enfant prend le camion, une limite doit être posée, l’enfant proteste. L’adulte reste-t-il disponible pour moi lorsque je ne vais pas bien ? Nous pouvons parfaitement empêcher un geste ou dire non tout en restant rassurants.
Lorsque les pleurs réapparaissent, revenir momentanément à quelques repères du début n’est donc pas revenir en arrière. Cela peut simplement donner à l’enfant l’appui nécessaire pour repartir.
S’appuyer sur une professionnelle, puis découvrir les autres
« Dès que je me lève, il me suit. » « Avec moi, ça va très bien. Dès que je quitte la pièce, il pleure. » Voilà deux phrases que l’on entend assez facilement en crèche.
Dans les premiers temps, l’enfant peut rechercher surtout un ou deux visages. C’est plutôt une bonne nouvelle : il a trouvé comment retrouver de la sécurité en dehors de la présence de son parent. C’est parfois un peu moins confortable pour la professionnelle qui aimerait aller aux toilettes sans déclencher une catastrophe nationale.
La référence inspirée des travaux de Pikler permet justement de penser cette continuité. Mais elle devient plus délicate lorsqu’elle se transforme, sans le vouloir, en relation exclusive. Si la seule professionnelle auprès de laquelle l’enfant se sent bien quitte la pièce ou termine sa journée, une nouvelle séparation commence.
L’enjeu n’est surtout pas de retirer cette personne rassurante pour « l’habituer aux autres ». On doit au contraire s’appuyer sur elle pour continuer la familiarisation et élargir progressivement le cercle. Une collègue rejoint un jeu, participe à un rituel ou accompagne un soin avec la professionnelle déjà connue. Peu à peu, son visage, sa voix et sa manière d’être deviennent eux aussi familiers.
Et les bras dans tout ça ? Ils ont évidemment leur place lorsqu’ils répondent au besoin de l’enfant. La distance professionnelle ne consiste pas à maintenir physiquement les enfants à distance. La chaleur de la relation peut parfaitement aller avec une place professionnelle claire.
Le dortoir : une nouvelle familiarisation ?
Dans la salle de vie, l’enfant commence à connaître les bruits, les jeux, la lumière et surtout la place des adultes. Il peut lever les yeux et vérifier que quelqu’un est là.
Puis arrive le dortoir. D’autres odeurs, d’autres sons, une autre lumière, un lit inconnu… et cette fois nous lui demandons de lâcher prise dans la pénombre, parfois sans même avoir l’adulte directement dans son champ de vision. Vu comme cela, le sommeil en crèche ressemble déjà davantage au sacré challenge qu’il représente pour certains enfants.
Un enfant peut donc jouer tranquillement dans la salle de vie et pleurer dès qu’il franchit la porte du dortoir. Il connaît la crèche, oui. Mais connaît-il suffisamment cet espace-là ?
Un enfant qui ne dort pas nous invite donc peut-être à penser une petite familiarisation du dortoir plutôt qu’à chercher immédiatement comment le faire dormir. Découvrir la pièce éveillé avec une professionnelle connue, retrouver son lit et son rituel, bénéficier d’abord d’une proximité importante puis la diminuer progressivement lorsque l’enfant est prêt peuvent aider cet espace à devenir plus prévisible.
Bien sûr, le sommeil dépend aussi de la fatigue, du rythme, des habitudes et du confort. Mais lorsqu’il devient difficile, regarder uniquement l’heure de la sieste risque de nous faire passer à côté d’une partie de l’histoire.
Faire le bilan et continuer ensemble
Après un mois, qu’avons-nous réellement envie d’évaluer ? Uniquement le nombre de pleurs lorsque le parent ferme la porte ? Ce serait dommage.
Regardons ce qui se passe ensuite. L’enfant accepte-t-il d’être consolé ? Retrouve-t-il du plaisir à jouer ? Explore-t-il davantage ? Commence-t-il à aller vers d’autres adultes ? Un enfant peut encore pleurer à la séparation tout en ayant construit énormément de choses pendant ses journées. À l’inverse, celui qui ne pleure jamais n’est pas automatiquement celui pour lequel tout est réglé.
Le bilan permet surtout de reconnaître ces avancées et de choisir les prochains ajustements avec les parents et l’équipe. Une absence, des vacances, un changement de professionnelle ou une période de fatigue pourront parfois augmenter à nouveau le besoin de réassurance. L’enfant ne recommence pas tout depuis le début. Il revient simplement chercher un peu de connu avant de repartir vers le nouveau.
Chez Cogivia, la formation « Attachement en crèche : favoriser la sécurité, l’exploration et l’autonomie » permet de travailler ces situations à partir du quotidien des équipes : familiarisation, relais entre professionnelles, transitions, sommeil, organisation et place de l’adulte. La formation consacrée aux émotions complète cette réflexion en permettant de mieux comprendre ce qui apaise l’enfant sur le moment et ce qui l’aide progressivement à développer d’autres ressources.
Parce qu’au fond, accompagner la familiarisation ne consiste peut-être pas à faire en sorte que l’enfant n’ait plus besoin de nous. C’est lui permettre de savoir suffisamment où nous trouver pour oser aller voir un peu plus loin.
Bénédicte Tricot
— Éducatrice de jeunes enfants, formatrice et accompagnatrice VAE DEEJE
Pour aller plus loin
Référentiel national de qualité d’accueil du jeune enfant — Ministère chargé des Solidarités.
John Bowlby — travaux sur l’attachement et la notion de base de sécurité.
Mary Ainsworth — travaux sur l’attachement et l’exploration.
Emmi Pikler — travaux sur la continuité des soins, la relation privilégiée et l’autonomie.
Anne-Marie Fontaine — travaux sur l’adulte phare, l’aménagement de l’espace et l’observation en petite enfance.
Les fondements de l’accueil à Lóczy — Association Pikler Lóczy-France.
Bénédicte Tricot — Éducatrice de jeunes enfants, formatrice et accompagnatrice VAE DEEJE





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