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La réforme du DEEJE, menace ou opportunité ?

  • Photo du rédacteur: Bénédicte Tricot
    Bénédicte Tricot
  • 22 juin
  • 7 min de lecture
prof qui joue et discutent avec des bébés

Depuis plusieurs mois, la réforme du DEEJE fait beaucoup parler. Certains y voient une belle opportunité pour renforcer la place des éducateurs de jeunes enfants dans le travail social. D'autres craignent une perte progressive de ce qui fait la richesse du métier : ce regard particulier sur le développement, les besoins fondamentaux et la capacité à prendre du recul. Au fond, la question est peut-être plus simple : Qu'est-ce qui fait qu'un EJE regarde un enfant autrement ?


Pourquoi cette réforme suscite-t-elle autant de débats ?

Il faut bien reconnaître que cette réforme n'est pas passée inaperçue. Depuis quelques mois, les discussions vont bon train. Les organismes de formation, les formateurs et les étudiants s'interrogent sur l'avenir du métier. Certains y voient une reconnaissance plus forte du travail social, d'autres redoutent une perte de l'identité historique des EJE.

Et c'est plutôt rassurant, finalement. Cela montre l'attachement des professionnels à leur métier.


Ces inquiétudes sont compréhensibles. Elles traduisent aussi quelque chose de très humain : la nouveauté génère souvent de l'incertitude. Et l'incertitude produit du stress. Parce qu'il faut bien avouer que le changement, ce n'est pas toujours notre activité préférée.

Les professionnels de la petite enfance savent bien que ce mécanisme n'est pas réservé aux enfants. Les adultes aussi ont besoin de repères. D'ailleurs, les enfants nous rappellent souvent qu'on aime tous avoir nos repères, les adultes compris ! Lorsqu'un changement important apparaît, il est naturel d'imaginer les risques avant de pouvoir observer les bénéfices éventuels.


Pour le moment, personne ne peut encore dire ce que donnera réellement cette réforme sur le terrain. Les futurs diplômés issus du nouveau référentiel ne sont pas encore en poste. Il est donc impossible aujourd'hui d'évaluer concrètement leurs compétences professionnelles. Les débats actuels reposent davantage sur l'interprétation des textes que sur l'observation de pratiques réelles.


Il faudra probablement quelques années avant de pouvoir se faire une idée plus juste. Les inquiétudes méritent donc d'être entendues, sans pour autant imaginer le pire avant même d'avoir rencontré les premiers diplômés.


Cela ne signifie pas que les inquiétudes sont infondées. Au contraire, elles témoignent de l'attachement des professionnels à ce métier et à son identité.


Que disent réellement les textes officiels ?


Les textes officiels maintiennent un diplôme de niveau licence organisé sur trois ans. Les compétences sont désormais présentées de manière plus transversale et davantage inscrites dans le champ du travail social. Le diplôme peut également être obtenu progressivement par blocs de compétences.


Le DEEJE n'est pas le seul diplôme concerné. Cette évolution s'inscrit dans un mouvement plus large qui touche plusieurs métiers du travail social. Les objectifs affichés sont notamment de faciliter les parcours, les passerelles et les coopérations entre professionnels.

Sur le papier, cette évolution présente de réelles opportunités.


Elle pourrait favoriser une meilleure reconnaissance du diplôme, permettre aux EJE de trouver plus facilement leur place dans certains secteurs où ils sont encore peu présents et rendre leur expertise plus visible dans des structures qui ne pensent pas toujours spontanément à eux.


Car il faut bien reconnaître qu'aujourd'hui, beaucoup d'EJE peinent encore à faire reconnaître leur spécificité en dehors du champ traditionnel de la petite enfance. Hôpital, protection de l'enfance, handicap, accompagnement des familles ou structures plus généralistes pourraient pourtant bénéficier davantage de ce regard particulier porté sur le jeune enfant.

Mais cette ouverture soulève également des interrogations.


Une menace ou une opportunité pour le regard EJE ?


Beaucoup d'EJE sont attachés à ce qui fait le cœur de leur métier. Et cela se comprend. Observer un enfant, prendre le temps de se demander ce qu'il cherche à exprimer, soutenir ses parents, réfléchir au jeu, aux émotions, au développement et bien sûr à la construction de la sécurité affective… ce regard professionnel particulier fait partie de l'histoire du métier.


L'identité des EJE s'est historiquement construite autour d'une connaissance approfondie du développement du jeune enfant, de l'observation, du jeu, des besoins fondamentaux, des interactions précoces et du soutien à la parentalité. Et c'est probablement là que se situe à la fois l'opportunité et la menace.


L'opportunité, c'est celle d'une meilleure reconnaissance du diplôme. Une formation plus transversale pourrait permettre aux EJE d'investir plus facilement certains secteurs où ils peinent encore à trouver leur place. Les jeunes enfants sont présents partout : en protection de l'enfance, en hôpital, dans le champ du handicap, auprès des familles en difficulté ou dans des structures plus généralistes. Et leur développement ne s'interrompt pas à la porte des crèches.

Mais cette ouverture soulève aussi une autre question. Une formation plus transversale permettra-t-elle toujours de construire ce regard particulier ?

Car la spécificité des EJE ne repose pas uniquement sur des connaissances théoriques. Elle se construit également dans une manière d'observer, de prendre du recul, de revenir aux besoins fondamentaux et de maintenir une juste distance professionnelle dans cette période du développement où l'enfant est particulièrement dépendant de l'adulte.


Beaucoup de professionnels craignent qu'en cherchant à rapprocher les métiers du travail social, les savoirs spécifiques à la petite enfance perdent progressivement leur place.

Cette inquiétude mérite d'être entendue. Car sur le terrain, certains constats existent déjà. Les éducateurs spécialisés travaillant auprès de jeunes enfants ne côtoient pas toujours des EJE. Or nous savons aujourd'hui qu'un enfant de deux ans n'est pas un petit adulte. Son langage, ses capacités d'inhibition, sa compréhension du temps, ses émotions ou encore ses possibilités d'adaptation sont encore en pleine construction.


De leur côté, certains EJE peuvent parfois avoir du mal à maintenir un regard suffisamment neutre sur les situations rencontrées. D'ailleurs, cette question n'a pas attendu la réforme pour exister. Beaucoup de professionnels le constatent déjà : il n'est pas toujours simple de garder cette posture d'observation et de revenir aux besoins du jeune enfant quand le quotidien est chargé, quand les émotions prennent beaucoup de place ou quand la reconnaissance manque un peu. Et franchement, qui pourrait prétendre y parvenir parfaitement tous les jours ?


Le manque de reconnaissance, les contraintes institutionnelles, les émotions ou la fatigue peuvent conduire progressivement à interpréter certaines situations à travers ses valeurs personnelles ou son vécu plutôt qu'à partir d'une analyse des besoins du jeune enfant.

On sait pourtant aujourd'hui combien l'observation, la prise de recul et l'analyse sont essentielles pour comprendre les comportements des enfants sans les réduire à des intentions ou à des traits de caractère.


La question n'est donc peut-être pas de savoir si le nouveau diplôme fera disparaître ces connaissances. La question est plutôt : Comment continuer à les faire vivre ?


Un enfant reste d'abord un enfant


Au fond, la question n'est peut-être pas seulement celle des heures de cours ou des blocs de compétences. Elle touche aussi à ce qui fait la manière de penser des EJE. Car un enfant reste d'abord un enfant.


Un enfant placé reste un enfant. Un enfant en situation de handicap reste un enfant. Un enfant confronté à la précarité ou à la maladie reste un enfant. Les particularités de son parcours nécessitent bien sûr des réponses spécifiques, mais elles ne remplacent jamais ses besoins fondamentaux. Les situations changent, les réponses changent, mais les besoins du jeune enfant restent le cap.


La spécificité du regard EJE n'est pas de nier les particularités de ces situations. Elle consiste au contraire à revenir sans cesse à cette base commune pour mieux comprendre ce qui relève du développement de l'enfant et ce qui nécessite des réponses particulières. Et c'est peut-être là que se situe une autre forme de dilution. Non pas celle des connaissances, mais celle du positionnement professionnel.


À force de répondre aux contraintes institutionnelles, aux procédures, aux difficultés sociales ou aux urgences du quotidien, il peut devenir tentant d'oublier que l'enfant reste le point de départ. Or les connaissances actuelles nous rappellent combien les besoins de sécurité affective, de jeu, de relations stables, d'exploration, de mouvement et d'accompagnement adapté au développement restent essentiels, quel que soit le contexte de vie de l'enfant.

C'est probablement là que réside une des spécificités du regard EJE : garder le cap sur les besoins du jeune enfant avec un grand E.


Une complémentarité à préserver dans les équipes pluridisciplinaires


Finalement, cette réflexion nous ramène aussi à la place des EJE dans les équipes.

Car l'arrivée de compétences plus transversales n'enlève rien à la richesse des équipes pluridisciplinaires.

Au contraire.

L'éducateur spécialisé apporte une approche centrée sur les situations de vulnérabilité et les parcours de vie. L'assistant de service social possède une expertise dans l'accompagnement des familles et la connaissance des dispositifs. Le psychologue apporte un autre regard. Le médecin, le psychomotricien ou l'orthophoniste viennent eux aussi enrichir la compréhension des situations.


La force d'une équipe ne réside pas dans des professionnels qui pensent tous de la même manière, mais dans des regards différents qui se complètent. L'interdisciplinarité ne consiste pas à défendre chacun son territoire. Elle permet au contraire de croiser les connaissances pour construire les réponses les plus adaptées aux enfants et aux familles.

Dans cette complémentarité, l'EJE garde cette sensibilité particulière à l'observation du jeune enfant, au jeu, aux besoins fondamentaux, aux émotions, au développement et au soutien à la parentalité.


Les réponses pourront être différentes d'une situation à l'autre. Un enfant placé n'aura pas exactement les mêmes besoins d'accompagnement qu'un enfant hospitalisé. Un enfant en situation de handicap ne vivra pas les mêmes expériences qu'un enfant vivant dans un contexte de grande précarité. Les situations sont différentes. Les moyens pour y répondre aussi. Mais les besoins du jeune enfant restent le point de départ.


C'est probablement là que l'interdisciplinarité prend tout son sens. L'éducateur spécialisé apporte sa connaissance des parcours de vie. Le psychologue éclaire certains mécanismes psychiques. L'assistant de service social connaît les ressources et les dispositifs. L'EJE, lui, contribue à maintenir un regard centré sur le développement et les besoins du jeune enfant.


Cette complémentarité n'a jamais eu pour objectif de faire disparaître les spécificités de chacun. Elle permet à chaque professionnel d'apporter sa propre lecture pour construire une compréhension plus riche des situations.


Et finalement, derrière les débats sur les diplômes ou les référentiels, il y a toujours quelque chose de plus simple : Aider les enfants à grandir dans les meilleures conditions possibles.



Les débats actuels sont finalement plutôt rassurants. Ils montrent que les professionnels restent profondément attachés à ce qui fait l'essence de leur métier.


Les référentiels évolueront encore. Les organisations changeront. Les passerelles entre les métiers continueront probablement à se développer. Mais une chose restera toujours stable : un enfant restera toujours un enfant. Et peut-être que la plus belle mission des EJE consiste justement à aider les équipes à ne jamais perdre cela de vue.





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